Message de François BARATEAU, Ambassadeur de France en République du Congo à l’occasion du 80eme anniversaire des 3 glorieuses.

Au lendemain du 60e anniversaire de l’Indépendance de la République du Congo et en cette année de commémorations du 80e anniversaire de l’année 1940, qui se poursuivent – en France et au Congo – en dépit des circonstances difficiles que nous connaissons, ce jour du 28 août revêt une importance toute particulière.
C’est en effet en cette journée du 28 août que Brazzaville, puis le Congo, entrèrent en 1940 de plein pied dans l’histoire de la Seconde guerre mondiale, en prenant fait et cause pour la France Libre, officiellement reconnue par les Britanniques depuis le 7 août seulement, au cours d’événements dont le souvenir doit être aujourd’hui rappelé tant ils furent cruciaux pour le salut de la France et dans la construction de notre histoire commune.
Deux mois après l’effondrement de juin 1940, la France Libre ne consistait qu’en une poignée de braves et d’inconnus, en une réunion de volontés résolues, mais démunies. Elle était même regardée avec circonspection jusque par ses alliés. Ses chances, malgré l’audace, le dévouement et les espoirs de ses combattants, apparaissaient dérisoires alors que la France était encore plongée dans l’hébétude, au lendemain de l’« étrange défaite » qui l’avait mise à genoux, et alors que l’Europe semblait prête à basculer toute entière, sous les coups de boutoir de la machine de guerre nazie. Le général de Gaulle, conscient de la précarité de sa situation ainsi que de la nécessité de sortir du giron de Vichy le plus grand nombre de territoires de l’Empire, sachant nombreux les soutiens épars à sa cause dans les immensités de l’Afrique équatoriale française, va ainsi rapidement former le projet de la rallier toute entière à la France Libre, donnant ainsi à cette dernière une profondeur et une dimension stratégiques.
L’opération, confiée à quelques-uns des plus brillants Français libres, débute le 24 août : René Pleven et le commandant Colonna d’Ornano, envoyés du général de Gaulle, parviennent à Fort-Lamy. Ils y sont accueillis chaleureusement par le Gouverneur Éboué – déjà acquis de longue date à la cause –, par le lieutenant-colonel Marchand, commandant militaire, et par la population. Le 26 août 1940, le Tchad rallie donc officiellement la France Libre donnant, par cette décision, un exemple moteur immédiatement suivi par la quasi-totalité des territoires de l’AEF (Congo - Oubangui-Chari) et du Cameroun, avec les soutiens actifs des Leclerc et Boislambert. A Brazzaville, siège du Gouvernement général et clé de voûte de l’AEF, l’affaire est minutieusement orchestrée par un réseau de militaires et de civils animés par le refus de la défaite. La manœuvre est engagée le 28 à onze heures du matin ; elle est entendue en moins de quatre heures. Le gouverneur général vichyste est arrêté par une forte troupe issue des unités stationnées dans la ville et commandée par le commandant Delange, alors que, sans heurt, les différents éléments de la garnison se rangent derrière la Croix de Lorraine, à l’instigation d’officiers comme le médecin général Sicé ou le lieutenant-colonel Carretier. La voie désormais libre, le colonel de Larminat, envoyé du Général, peut alors traverser le fleuve depuis Léopoldville pour succéder au Gouverneur général déchu et annoncer le ralliement du Moyen-Congo, bientôt suivi de celui de l’Oubangui-Chari, à la France Libre.
Les Brazzavillois ne furent pas étrangers à ce succès éclatant qui valut à ces journées décisives d’être surnommées « les trois glorieuses ». Loin d’être indifférents ou passifs face à ces événements, ils y prirent toute leur part. Les velléités de Larminat et de Sicé n’auraient, à vrai dire, pas eu beaucoup de suites s’ils n’avaient pu compter sur le soutien de la troupe, des sous-officiers africains, et des milieux d’anciens combattants, dont les cœurs étaient déjà majoritairement gagnés à la France Libre. Au-delà, si les autorités vichystes s’abstinrent au Congo de toute résistance face aux menées gaullistes, c’est bien parce que, lucides, elles savaient n’avoir aucun appui à chercher dans une population au sein de laquelle les sympathies envers l’Homme de Londres étaient déjà nombreuses.
Le ralliement, il y a 80 ans, de Brazzaville a ouvert un chapitre glorieux de trois années durant lesquelles Brazzaville fut le cœur battant de la France Libre. De fait, après Londres qui fut premier refuge et terre d’asile pour les défenseurs initiaux d’une France qui refusait la défaite, et avant Alger qui sera le temps d’un bref été 1944 le dernier siège d’un Gouvernement provisoire de la République française bientôt victorieuse, c’est bien Brazzaville qui fut, la première, capitale de la France libre, « le refuge de l’indépendance et de l’honneur de la France". Ville capitale, Brazzaville, permit à la France de recouvrer une souveraineté territoriale et administrative, lui conférant ainsi une incontestable assise politique et géographique. Capitale économique, Brazzaville fut la matrice de la mobilisation des immenses potentialités et ressources de l’AEF au service de l’effort de guerre allié.
La part prise par le Moyen-Congo à cet effort fut déterminante. L’or du Mayombe, extrait à grande peine et dans des conditions difficiles, contribua à financer une France libre, sans sou. Le caoutchouc des forêts et savanes congolaises fut quant à lui essentiel aux industries des nations alliées pour produire les matériels qui leur donnèrent cette « force mécanique supérieure », en laquelle le général de Gaulle, dans son Appel du 18 juin, plaçait déjà ses espoirs de victoire. L’apport de l’AEF en général, et du Congo en particulier, à la France Libre fut tel, qu’il est permis de s’interroger sur ce qu’il en serait advenu si Brazzaville, clé de voûte du dispositif gaullien en ce 28 août 1940, s’était refusée à la rallier. Il faut donc aujourd’hui admettre et reconnaître que c’est bien une part des destinées de la France qui s’est jouée ici même, sur les rives du Congo éternel.
Cette histoire commune nous oblige. Envers le peuple français d’abord, souvent désuni, arrogant et critique, pour lui enseigner et lui rappeler combien sa destinée est liée à un continent parfois maladroitement appréhendé mais à un continent qui abrite des hommes et des femmes généreux, aussi fiers d’une même francophilie qui unie que de leurs particularités ancestrales et de leurs riches cultures diverses qui les distinguent et dont ils peuvent tirer une légitime fierté. Envers le peuple congolais ensuite en particulier, envers les peuples d’Afrique en général et des Outre-mers aussi, pour le secours et l’amitié qu’ils ont manifestés à la France dans ses heures les plus difficiles, ainsi que pour les efforts et les sacrifices consentis sur l’autel de la Libération. Ils ne doivent pas être oubliés. Ils méritent d’être mieux connus et enseignés, et pour toujours reconnus. Communément enfin et surtout, car cette histoire glorieuse trop ignorée, que nos aînés ont écrite ensemble parfois en lettres d’or et de sang, nous est léguée en partage et en héritage. Elle nous commande à tous par la grandeur de son exemplarité et par la richesse de ses nombreux enseignements possibles. Il nous faut l’étudier et nous en nourrir aujourd’hui encore, pour mieux aborder les incertitudes, surmonter les défis d’aujourd’hui, et approfondir nos relations dans la fraternité, concrétisant de plus grandes ambitions dans la paix et la concorde, vers de meilleurs lendemains.
Vive la France et vive le Congo !

Dernière modification : 01/09/2020

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