Théâtre : Bernard-Marie Koltès et Jean-Luc Raharimanana à l’Institut Français du Congo

Le public de Brazzaville a eu l’occasion de voir mis en scène, à quelques jours d’intervalle, deux textes forts du répertoire contemporain, tous deux constitués d’un seul long monologue, et qui disent le tragique de la conscience moderne confrontée à la violence du monde, à la barbarie, mais aussi à la solitude et à la douleur.

Il s’agit dans les deux cas de pièces à un seul personnage : « La Nuit juste avant les forêts » de Bernard-Marie KOLTES (1977), interprétée par le comédien français Franck BETERMIN ; et « Le Canapé et Massa », pièce tirée d’une nouvelle de Jean-Luc Raharimanana (1998), interprétée et mise en scène par la comédienne Stella LOKO.

LA NUIT JUSTE AVANT LES FORETS :

Sous ce beau titre, aussi mystérieux que poétique, la pièce se présente comme une longue divagation semi-délirante (une seule longue phrase, dans le texte écrit) : un homme s’efforce désespérément de nouer le dialogue avec un inconnu, s’accrochant au langage comme à sa dernière planche de salut avant de s’engloutir - définitivement sans doute - dans les ténèbres de la solitude, de l’exclusion, voire de la folie.
Appuyé par une mise en scène très dépouillée, le comédien a remarquablement relevé le défi de ce texte dur et difficile, et « habité » ce personnage sans repères, sans domicile et sans identité fixes, égaré dans les banlieues d’une grande ville inhumaine et hostile.

Institut Français - JPEG

C’est au terme de trois semaines de résidence artistique à l’Institut Français du Congo, et en collaboration avec Jacques-Eric Victorien MAMPOUYA, qui en a assuré la mise en scène, que Franck BETERMIN a présenté ce spectacle le mercredi 23 mars, à Brazzaville.
La pièce a également été présentée à Kinshasa le vendredi 25 mars, et au Centre culturel de Pointe-Noire le mardi 29 mars.

LE CANAPE ET MASSA

" Je mets des mots sur l’obscénité du monde, sur le scandale des génocides, sur nos silences lâches », disait le poète malgache pour commenter, dix ans après sa publication, le texte de cette nouvelle « pleine de bruit et de fureur »..
C’est en effet « le Rwanda et ses massacres, la femme violentée dans sa chair lors des exterminations de masse » qui sont à l’origine de ce texte, paru en 1998 dans le recueil « Rêves sous le linceul » ; la tonalité en est donc essentiellement africaine, même si l’on on peut y percevoir l’écho d’autres épisodes tragiques de l’histoire contemporaine. Ainsi le texte déroule-t-il, dans une langue très dure mais particulièrement belle et poétique, les souvenirs hallucinés d’un (ou une) survivant(e) des épisodes génocidaires du XX ème siècle.

Dans la représentation qu’elle a donnée à l’IFC le vendredi 1er avril, Stella Loko a choisi de s’approprier cette parole. Elle en a fait le témoignage haletant d’une femme cernée par des visions de charniers et par des souvenirs de violences extrêmes, et qui gravite autour de son canapé comme autour du dérisoire havre de paix qu’elle s’est inventé dans un univers livré au chaos.
Très économe en moyens, la mise en scène que Stella Loko a conçue, en collaboration avec Stan Matingou, parvient à « sculpter » et « charpenter » le beau texte de Raharimanana, en même temps qu’elle structure l’espace autour de la comédienne. En effet, par de simples jeux de lumière et quelques déplacements, le canapé-refuge devient ensuite le lit du viol et de l’accouchement d’un enfant mort-né, puis le petit cercueil sur lequel la femme martyrisée pleure le corps de cet enfant mort.
Seule en scène, la comédienne porte avec une intensité tragique la souffrance et l’égarement de cette femme, emblématique de toutes les violences subies par le corps des femmes lors des affrontements génocidaires

UN DIPTYQUE THEATRAL

Ces deux pièces ont permis au public brazzavillois, à quelques jours de distance, de se confronter à deux aspects du malaise contemporain : l’exclusion et la solitude de l’individu au milieu des foules, chez Koltès ; la sidération et le traumatisme consécutifs aux grands massacres collectifs, chez Jean-Luc Raharimanana.

En dépit de l’âpreté de leurs sujets, elles ont toutes deux reçu un accueil enthousiaste de la part des spectateurs.

En mettant à son programme ces spectacles exigeants, l’Institut Français du Congo a souhaité, à côté de productions plus festives, proposer à son public ce qui est sans doute l’essence même du théâtre, et inviter le spectateur, par le biais de l’émotion ressentie, à une réflexion sur lui-même ; sur l’humanité ; sur le monde.

Dernière modification : 12/05/2011

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